Chronique : « Pourquoi faut-il lire du Esther Benbassa ? »

9782709658546-001-X_0    « Pourquoi faut-il lire du Esther Benbassa ? », ceci est la toute première question qui se dandinait dans ma tête et occupait mes pensées, sans aucun jeu de mots et sans arrière-pensée, à l’annonce de la parution du livre : « VENDREDI NOIR ET NUITS BLANCHES », de la sénatrice du Val-de-Marne : Esther Benbassa.

Nous sommes en novembre, et ce mois est entré entre autres de façon malheureuse dans l’histoire de la France, à cause des attentats. Et dans ce mois, on commémore l’attentat du 13 novembre 2015. Plusieurs manifestations, culturelles et autres, sont organisées. Plusieurs rescapés ou familles de victimes prendront la parole, ainsi que les politiques. C’est donc dans cette atmosphère, un peu particulière, que j’ai eu connaissance de la sortie de ce livre, entre autres.

Quand j’ai reçu le livre, j’ai tout de suite aimé la couverture. J’avoue avoir aussi ressenti une petite inquiétude sur ce que je pourrais trouver dans le contenu du bouquin, appréhension qui s’est vite dissipée à la lecture du premier paragraphe.

Ce livre s’ouvre avec une confession : le kidnapping d’un enfant, l’enlèvement qu’a subi Esther Benbassa quand elle était toute petite en Turquie. Dans le livre, elle écrit :

« C’était à Istanbul. Je n’avais pas cinq ans. Un jour de grands travaux de peinture dans notre appartement, mes parents m’avaient fait descendre à l’entrée de l’immeuble pour m’éviter d’inhaler les fortes odeurs. Des Tziganes passaient par là. Ils avaient l’air joyeux. Ils jouaient de la musique. J’ouvris la porte pour sortir de notre bel immeuble bourgeois et m’amuser avec leurs enfants. Ils m’emmenèrent avec eux. Leur intention était sans doute de soutirer de l’argent à mes parents lorsqu’ils voudraient me récupérer. Ma disparition plongea les miens dans le désespoir. À la fin de la journée, grâce à l’aide des commerçants du quartier qui avaient identifié mes kidnappeurs, mon père trouva la famille à laquelle je m’étais agrégée, à la périphérie de la ville. Je n’étais pas du tout triste d’être partie, ni n’avais le sentiment d’avoir été enlevée. Chez mes parents, je m’ennuyais un peu. L’on avait enfin brisé ma solitude d’enfant unique. J’avais curieusement trouvé le logement de fortune de mes Tziganes bien plus agréable que notre appartement, rempli de beaux meubles, bientôt repeint à neuf et soumis à un ordre strict. Tout était interdit chez nous. Là, tout semblait permis. Je ne doute pas que pour mon père et pour ma mère cet épisode ait été une pénible épreuve. Ce fut pour moi un beau moment d’aventure. Et de rêve. »

 

Plus loin, on est en Israël, l’auteur y est avec ses parents. Elle écrit :

« Les sirènes du 13 novembre, je les entends désormais tous les jours. Elles me font encore sursauter. Je pense immédiatement à une attaque terroriste. Elles m’en rappellent d’autres. Lorsque je vivais en Israël, elles m’angoissaient de la même façon. De peur, je restais prostrée dans un coin et me bouchais les oreilles. Plus tard, dans mon imagination, elles évoqueraient la mort violente, la fureur, le chaos, la fin des temps. Des familles entières tétanisées devant leurs postes de télévision, tandis qu’on appelle les proches pour savoir s’ils n’ont pas été atteints. Des visages fermés, l’anxiété de l’attente de nouvelles qui tardent toujours trop. Une solidarité qui se forme bientôt à travers le pays. Pendant des jours, les images de l’attentat tournent en boucle, s’y ajoutent celles des enterrements, des familles éplorées. Puis, « habitués » qu’ils sont à cette violence, les Israéliens recommencent à sortir, à fréquenter cafés, terrasses et spectacles. Jusqu’à la prochaine attaque.».

Ce qui m’a le plus intéressé dans cette œuvre, ce sont les références historiques et leur dimension universelle, qui font partie de la mémoire commune des êtres humains. Historique, non pas seulement des années 1800. Par exemple, elle dit :

« Rappelons-nous la cinquantaine d’attentats anarchistes entre 1880 et la Première Guerre mondiale ou ceux du FLN et de l’OAS aussi bien en France qu’en Algérie pendant la guerre d’indépendance de ce pays. Plus près de nous, ceux commis par des groupuscules d’extrême gauche à partir de la fin des années 1960 et pendant les années 1970, puis par le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine) et par l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) dans les années 1980, enfin par le GIA algérien (Groupe islamique armé) en 1995-1996. ».    

Pour conclure, je dirais que ce fut un réel bonheur de me délecter de ce livre. Je pense vraiment que c’est un livre utile. Voilà pourquoi, à mon avis, il faut le lire !

Extraits :

« Quand on a pour métier d’écrire l’histoire des juifs et qu’on a fait de la mémoire de la Shoah un de ses objets d’étude, on apprend très vite que « plus jamais ça » est un vœu pieux. »

« Les attentats se suivent, se répètent, s’amplifient. Et rien, ni mémorial, ni leçon de l’histoire, ne semble pouvoir en arrêter la marche. De l’histoire, les assassins font abstraction, par ignorance volontaire. Comme si ce fonds commun d’une nation et plus largement ce patrimoine de l’humanité n’existait tout simplement pas à leurs yeux. »

«Aucun symbole, aucune leçon, ne tient face à la dynamique propre du phénomène terroriste. Celui-ci se nourrit à des sources diverses et complexes. »

« On ne naît tout de même pas terroriste. On le devient. Pourquoi certains le deviennent-ils et pas d’autres ? »

Résumé :

Dans le sillage des attentats de janvier 2015, la nuit tragique du 13 novembre a fait basculer la France dans une ère de violence, de deuil et d’anxiété. Dans un enchaînement de catastrophes, le pays paraît s’enfoncer lentement dans le chaos.

Une secousse qui bouscule aussi les êtres, jusque dans leurs retranchements, faisant remonter les vécus enfouis qui se confondent parfois avec ceux des hommes et des femmes fauchés par les balles des terroristes. 

Qui donc étaient ces morts ? Leurs histoires interpellent les nôtres, les associant à celle de toute une nation en panique. Une femme venue d’ailleurs essaie de relire ce qui est arrivé à l’aune de ses errances passées, avec empathie, dans ses nuits désormais blanches. Elle croise les vies, les lieux, les époques, les libertés évanouies, la politique en berne, et refuse obstinément de céder au désespoir ambiant. 

Elle descend dans ses propres décombres pour redonner un peu de vie à ces morts dont l’ombre a pesé de tout son poids sur les événements des mois qui ont suivi. Célébration de la liberté, ce récit est aussi un regard sur le monde d’où la vie, malgré tout, sort victorieuse.

L’auteur :

Directrice d’études à l’École pratique des hautes études (Sorbonne), auteure de nombreux ouvrages, elle est sénatrice EELV du Val-de-Marne depuis octobre 2011.

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